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Les noirs ou les blancs ?

Notre site Le Patrimoine des Échecs fête son millième article !

Il est pour nous, aujourd’hui, une évidence, en nous installant devant l’échiquier, que les Blancs auront le trait. Et pourtant, cette convention est plus récente qu’on ne le croit. Reliquat peut-être de l’esprit chevaleresque d’antan, d’un Messieurs les Anglais, tirez les premiers  échiquéen. François-André Danican Philidor, dans l’édition originale (1749) de son célèbre traité Analyse du jeu des Échecs, cite un partie dans laquelle les Noirs se déplacent en premier :

Analyse du jeu des échecs de Philidor

Phillip Sergeant, dans son History of British Echecs rappelait qu’Alexander McDonnell (1798-1835), au cours du match qui l’opposa à Labourdonnais, préférait avoir les Noirs en tant que premier ou deuxième joueur. C’était une mode courante à cette époque, qui persista chez un grand nombre de joueurs. Dans l’Immortelle d’Adolf Anderssen contre Lionel Kieseritzky, le 21 juin 1851 à Londres, partie devenue célèbre pour les sacrifices audacieux (deux tours, un fou et une dame), Anderssen a les Noirs, mais joua en premier.

L’Exposition universelle de Londres attira plusieurs dizaines de milliers de visiteurs des pays étrangers. Le Britannique Howard Staunton, considéré comme le meilleur joueur de l’époque, souhaite affronter l’élite européenne. Plusieurs pays envoient leurs meilleurs joueurs et Anderssen représente l’Allemagne, un inconnu pour les Anglais. Mais, en demi-finale, en cinq parties, Anderssen élimine Staunton sur le score de 4 à 1. Une défaite que Staunton, homme sombre et orgueilleux n’apprécia guère, mais qui assoit définitivement la réputation d’Anderssen comme l’un des meilleurs joueurs de l’époque.

Anderssen-Kieseritzky
Adolf Anderssen et Lionel Kieseritzky

Cette partie inspira et ravit d’innombrables joueurs d’échecs. Considérée comme typique de l’ère romantique dans laquelle les joueurs aimaient sacrifier du matériel allègrement pour s’approcher rapidement du roi ennemi. Anderssen débuta également avec les Noirs dans trois de ses parties (6e, 8e et 10e) contre Paul Morphy lors du fameux match de 1858 à Paris, jouant 1.a3 e5 2.c4, une défense sicilienne avec un tempo supplémentaire.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la pratique des Blancs jouant en premier n’était pas encore devenue une norme. George Walker dans son traité populaire The Art of Chess-Play, A New Treatise on the Game of Chess (1846), énonce les règles du London’s St. George’s Chess Club : le joueur qui joue en premier a le choix de la couleur ; si les joueurs jouent plusieurs parties dans la même séance, le trait changera à chaque partie, mais chaque joueur continuera à utiliser la même couleur qu’il avait à la première partie. Staunton observe encore en 1871 que « beaucoup de joueurs cultivent toujours l’habitude idiote de jouer exclusivement avec la même couleur. »

En 1880, la règle 9 du Tournoi de New-York spécifie : « À chaque ronde, le joueur aura le trait alternativement ; à la première partie, les blancs seront déterminés par tirage au sort et joueront en premier. Dans tous les cas, le joueur ayant le trait jouera les Blancs. »

Trois ans plus tard, le Revised International Chess Code, publié au tournoi de Londres en 1883, dans sa règle 2 « Before the beginning of the first game the first move and choice of colour are determined by lot. The first move changes alternately in match play », prévoyait encore que le joueur ayant remporté le tirage au sort le droit de jouer en premier pouvait également choisir sa couleur. En 1889, Wilhelm Steinitz écrit dans The Modern Chess Instructor que « dans tous les matches et tournois internationaux et publics […] il est de règle que le premier joueur soit les Blancs ». Emanuel Lasker se sent encore obligé d’affirmer dans son Manuel, publié pour la première fois en 1927, que « les Blancs jouent le premier coup. »

échecs noirs blancs

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Patrimoine des Échecs

Le Patrimoine à la une !

Dans Le Gambit du cavalier de William Faulkner, l’un des personnages affirme « qu’un jeu où se reflètent et où s’avèrent toutes les passions de l’homme, sa folie et son espoir, a toujours été autre chose qu’un simple jeu ».  Notre site Patrimoine des Échecs  tente d’en proposer un panorama reflétant toutes les connexions du Jeu des Rois avec notre vie : histoire, psychologie, littérature, art, cinéma, publicité, musique, politique, etc. 972 articles publiés à ce jour. Une fréquentation encore modeste, une quarantaine de visites journalières, mais un référencement Google encourageant en sachant qu’un internaute ne va guère plus loin que la troisième page dans ses recherches.

En recherchant deux mots-clés (échecs + second mot-clé), voici les résultats :

soit 72 % des thèmes dans les trois premières pages !

  • première page 40 %  : archéologie, photographie, art, publicité, littérature, bandes dessinées, philatélie, poésie, cartes postales, humour ;
  • deuxième page 16 % : musique, peinture, sculpture, psychologie ;
  • troisième page 16 % : cinéma, philosophie, religion, économie ;
  • au-delà de la 3e page 28 % : théâtre, histoire, sociologie, santé, sport, science, politique.

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Écrire une nouvelle

Bien plus qu’un pur amusement de la pensée, les échecs nous renvoient à un ailleurs, un au-delà qui refléterait, miroir fidèle ou déformant, notre monde réel. La littérature n’est pas oubliée et j’aimerais étoffer la rubrique de nouvelles inédites sur le thème échiquéen dans Le patrimoine des Échecs. Intéressé, n’hésitez pas à m’envoyer vos textes. Ce site est sans but lucratif et la participation ne pourra être que bénévole. Merci d’avance.

Claude Hugonnot  

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Échecs à Napoléon

« Les échecs, c’est trop difficile pour n’être qu’un jeu, et pas assez sérieux pour être une science ou un art » aurait dit Napoléon Bonaparte. Lorsque le 14 septembre 1812, son armée atteint la capitale russe, Moscou est déserte, sans vivres et brûlée par les Russes eux-mêmes. Dans une ville en ruines, sans obtenir la reddition du Tsar de Russie, Napoléon se rend compte que rester là, c’est mourir de faim et de froid. La retraite de Russie commence. Les soldats français, affamés et mal équipés, auront à parcourir des centaines de miles, harcelés par l’armée russe, qui profitera de l’avantage de la connaissance du terrain pour humilier Napoléon.

echecs napoleon
La Campagne de Russie, 1812

À la rivière Bérézina, c’est un désastre total. Les Russes ont miné le pont avec de la poudre à canon et le font exploser quand les Français traversent. Les cosaques attaquent de tous côtés. C’est une boucherie ! Si les Russes avaient voulu, ils pouvaient détruire complètement l’armée d’invasion et capturer Napoléon lui-même, mais ils le laissèrent se retirer, vaincu pour la première fois de sa glorieuse carrière militaire. Sur plus de 600 000 hommes qui pénétrèrent sur le territoire russe, seulement 58 000 revinrent.

echecs napoleon
Bernard Edouard Swebach – Retraite de Russie

Alexander Dmitrievich Petrov (1794-1867) avait 18 ans quand Napoléon envahit le pays. Joueur d’échecs et compositeur d’études et de problèmes, il fut le premier grand maître d’échecs russe. Il analysa avec Carl Jaenisch, la défense 1. e4 e5 2. Nf3 Nf6 encore jouée aujourd’hui. Sa plus célèbre étude, La Retraite de Napoléon Bonaparte de Moscou, est une métaphore échiquéenne, racontant comment la cavalerie cosaque du maréchal Koutouzov bouta Napoléon hors du sol russe.

       

Position initiale de l’étude : en rouge Moscou, en vert Paris et la Bérézina en jaune.


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Les Échecs, un jeu de dames

Le premier Championnat de France féminin se disputa au cercle Le Fou du Roi, à Montmartre, du 20 janvier au 10 février 1924. On ne joue que les dimanches. 12 concurrentes, éliminées quand elles perdent deux parties. Ce fut un événement considérable pour l’époque, très peu de pays organisaient de tels championnats féminins, le premier Championnat du monde féminin ne sera organisé qu’en 1927. La presse quotidienne se fit l’écho de l’événement dans le style gentiment machiste du temps.

Mlle la doctoresse Landais disputant une partie  contre Mlle Lipstchutz, 20 janvier 1924, Agence Rol.

Un tournoi sur la butte Montmartre

En un tournoi qui commençait hier au flanc de la butte Montmartre et s’y continuera les deux dimanches prochains, le « Fou du Roi », cercle d’échecs, met aux prises une douzaine de dames.
— Pas davantage ?
— Mon Dieu, non : de toutes les femmes du monde, nous dit M. Barberis, le président du cercle, c’est la Française qui s’intéresse le moins au noble jeu d’échecs.
— Y joue-t-elle bien toutefois, quand elle s’y met ?
— Comme toutes les femmes beaucoup d’intuition, assez peu de logique : des coups de génie : tout à l’heure, un mat en huit coups à côté de ça, des étourderies inexcusables.
— Voyons cela..
Les championnes sont de tout âge ; dirons-nous qu’au premier abord, la valeur semble bousculer quelque peu le nombre des années ? Les blanches jouent… et ne gagnent guère ; mais peut-être elles temporisent : le sourire de la doctoresse Landais, chevalier de la Légion d’honneur, ne nous dit rien de bon pour sa partenaire.
Mme Gromer, dont le professeur est son fils, le petit prodige de quatorze ans que l’on sait, vient de perdre, en coup de foudre, une partie gagnée patiemment et à coup sûr. Fraîche et crépue, une fillette aux bras minces souffle un tout petit pion sans conséquence, avec la timidité qu’elle mettrait à ne pas choisir, sur une assiette de gâteaux, le plus gros, avec de la crème. Son adversaire, malicieuse et maternellement attendrie, lui souffle incontinent un joli cavalier la jeune personne rougit et mord sa lèvre incarnadine on vous revaudra ça, madame, quand on aura dix-huit, ans.
Deux de ces dames, seulement, fument la cigarette ; mais au bord de chaque table, il y a deux petits tas formés d’une paire de gants, d’un bouquet de violettes et d’un sac à main et la perdante, invariablement, dès qu’elle se voit sans autre recours possible, se dérobe à la façon des déesses vaincues dans un nuage… un petit nuage de poudre de riz. Tout est perdu, fors la face.

          
Les coupures de presse de l’époque.

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Autographe

Des nouvelles de notre site Le Patrimoine des Échecs. Après quelques mois d’arrêt, je le réalimente à nouveau. Pensez à y jeter un coup d’œil. Étrangement, cet été, le site enregistrait une petite trentaine de visites quotidiennes. Après 6 mois d’abandon, les visiteurs ont plus que doublé avec des pics à 200 parfois sur quelques jours. Bonne motivation pour reprendre le collier !

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Frank James Marshall (1877 – 1944), joueur d’échecs américain, l’un des plus forts du début du XXe siècle, fut champion des États-Unis de 1909 à 1936. En 1900, Frank Marshall s’assied pour jouer un match contre le joueur britannique Amos Burn (1848-1925) au tournoi international de Paris. Burn était un fumeur impénitent et aimait tirer sur sa bouffarde pendant qu’il étudiait l’échiquier. Après deux mouvements, Burn commence à fouiller ses poches à la recherche de sa pipe et de son tabac. Au quatrième coup, Burn a enfin trouvé sa pipe, mais recherche son cure-pipe. Au huitième coup, il bourre sa pipe de tabac. Marshall joue quelques coups rapidement et au douzième coup, Burn cherche ses allumettes. Au quatorzième coup, il a gratté sa première allumette, mais se concentrant sur la position, se brûle les doigts. Au quinzième, Burn a trouvé une autre allumette et l’a allumé. Au seizième coup, il a finalement allumé sa pipe, mais il est trop tard. Burn est échec et mat au dix-huitième coup. Il ne put jamais fumer sa pipe.

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La prodigieuse victoire d’Alekhine

alekhine simultanée
La une du Petit Parisien du lundi 2 février 1925

Le hall du Petit Parisien à dix heures du matin. Foulant le dallage à grands carrés blancs et noirs, qui a l’air, lui aussi, d’un gigantesque échiquier, une sélection des meilleurs joueurs d’échecs de France. Ils sont venus de Rouen, d’Elbeuf, du Finistère. Tous les cercles importants de Paris ont envoyé leurs champions : l’Association du Palais-Royal, le Cercle de Montmartre, le groupe versaillais et la Stratégie, l’Échiquier Notre Dame, le cercle de la Rive-Gauche, celui de l’Union artistique, le groupe des joueurs Terminus, le cercle de Colombes et celui de Saint-Germain. Voici la doctoresse Landais, le commandant Molteni attaché aéronautique italien à Paris le capitaine Vergnette, M. Sevène, inspecteur général de la Banque de France ; notre confrère René de Planhol, l’intendant général Bastien, le commandant Carrissan et M. Judic…

Sur le tapis vert d’une longue table en fer-à-cheval, vingt-huit échiquiers. Les dominant, allongé dans un large fauteuil, grand, mince, très blond, les yeux mi-clos, le dos tourné aux joueurs, M. Alexandre Alekhine. Lire la suite …

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Interné comme fou à cause d’un tub !

Un étonnant article paru le 25 mars 1897 dans le Gil Blas, évoquant les troubles du vieux Steinitz d’une bien étrange manière :

Wilhelm Steinitz folie

Interné comme fou à cause d’un tub !

« C’est pourtant cela qui est arrivé à Steinitz, le célèbre joueur d’échecs, et voici comment. Le joueur souffrait d’une excessive fatigue lors de son dernier match contre M. Lasker, à Moscou. Il recourut alors à un remède qui lui réussissait habituellement fort bien : l’hydrothérapie. Et, en effet, ses nerfs surexcités ne tardèrent pas à se calmer sous l’influence de l’eau glacée. Mais il avait compté sans ses hôtes : l’usage du tub n’est pas encore passé dans les mœurs slaves, de sorte que ses ébats aquatiques parurent à une Moscovite, qu’il avait engagée comme secrétaire, une preuve évidente de sa folie.

tub

La misérable courut avertir les autorités et, malgré ses protestations, il fut interné dans un asile d’aliénés des environs de Moscou. Il fallut plusieurs semaines de démarches pour obtenir son élargissement. M. Steinitz a déclaré, d’ailleurs, qu’il n’avait souffert aucun mauvais traitement pendant son séjour dans l’établissement de Moscou. Il n’en est pas moins enchanté d’avoir recouvré sa liberté et de pouvoir aujourd’hui satisfaire sa passion de la douche sans risquer la cellule et la camisole de force.

Ce sont bien des Slaves qui s’lavent pas », conclut ironiquement le journaliste avec cette petite pointe de suffisance raciste propre à la pas si Belle Époque.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

La réalité semble avoir pris une tournure moins drolatique. Profondément ébranlé par la perte de son titre devant Lasker, Steinitz décida, après le match, de s’investir dans un projet de livre The Jews in Chess*. Début 1897, souhaitant le dicter à une sténographe simultanément en anglais et en allemand, il embauche une secrétaire russe qui parlait couramment les deux langues. Ils travaillaient dans sa chambre d’hôtel. Mais le comportement du vieil homme parut rapidement étrange à la jeune fille. Et, s’il est vrai qu’elle trouvait insolite que ce vieil homme s’étrille quotidiennement à l’eau froide en plein hiver, d’autres faits plus alarmants l’alertèrent : ces ablutions étaient suivies de longues déambulations pendant lesquelles il se parlait à lui même, passant de temps en temps sa tête par la fenêtre, marmonnant des mots incompréhensibles, lui expliquant qu’il pouvait téléphoner sans l’aide d’aucun appareil, seulement par la force de sa volonté et il restait planté au milieu de sa chambre à parler ou chanter bruyamment, semblant attendre une réponse. Sa secrétaire le surprenait à écouter des bruits qu’elle n’entendait pas. La fille de l’hôtel remarqua également l’attitude singulière de son hôte, allant chercher de la neige dans la rue pour la rependre sur le plancher de sa chambre. Une dernière scène convainquit la secrétaire de la santé mentale vacillante du vieux bonhomme : elle le découvrit devant sa fenêtre ouverte (en plein hiver à Moscou), parlant et chantant à tue-tête, assuré de pouvoir être entendu à New York s’il le voulait. Elle prévint le consul américain et il fut décidé, le 9 février, de le conduire à l’asile où il restera hospitalisé plus d’un mois.

* Les Juifs dans les Échecs.

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Le Roi des Échecs

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Article du Matin paru le 25 décembre 1901 dans le style inimitable et charmant des journalistes de la Belle Époque : le Dr Lasker donne une simultanée dans un café parisien.

Le docteur Lasker aux prises avec quarante adversaires — Les péripéties des parties — Sept heures sur la brèche — Les résultats — En fumant des cigares

Là-haut, dans la salle des fêtes d’un café du boulevard de Strasbourg, quarante tables ont été mises bout à bout, en deux rangées parallèles, séparées par un intervalle d’un mètre environ dans lequel évoluera tout à l’heure M. le docteur Lasker, champion du monde du jeu d’échecs. Sur chaque table, a été placé un échiquier garni de ses pièces, et, devant chacun d’eux, un joueur est assis. Lasker, que le noble sport qu’il professe depuis sa jeunesse a finalement conduit jusqu’à la chaire de mathématiques de l’université de Manchester, se propose de tenir tête à quarante joueurs, simultanément. Et tous les membres du Cercle Philidor sont là, attendant l’attaque.

simultanée lasker

La petite Mme X. qui est brune et jolie, et qui, de plus, manœuvre les tours et les fous avec une incomparable virtuosité, a voulu opposer sa science à celle du célèbre docteur. Et M. X. son mari, très obligeant et fort empressé lui a cédé sa place sur le front de bataille. Elle va tenter, comme les autres, de faire mordre la poussière au champion.

Premiers engagements

Huit heures du soir. M. Lasker fait son entrée, et, immédiatement, la partie commence.

C’est ça, le champion ? fait Mme X. fort irrévérencieusement. Oh ! mais, alors, je vais le « mater » en dix coups ! Elle esquisse une moue de défi.

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Il est certain que, physiquement, il paraît un peu chétif, M. Lasker, tout maigriot dans son smoking ; il se présente avec un sourire malin, ses petits yeux noirs pétillent d’une flamme astucieuse, il allume un cigare…

Les premières escarmouches sont peu graves. On avance des pions de part et d’autre, on en prend quelques-uns pour se donner de l’air, puis on attaque. Le champion est maintenant devant l’échiquier de Mme X…

Comment parera-t-il ce coup-ci ? dit la fine brunette à son voisin. Nous allons bien voir s’il est aussi fort qu’on le dit. Et, audacieusement, elle pousse une pièce qui vient menacer le roi. Mais, à la stupéfaction de tous, M. Lasker ne pare rien du tout, il se contente de pousser délicatement un petit pion, le met à la place de la pièce et, prenant celle-ci entre le pouce et l’index, il la pose à côté de l’échiquier. Premier cadavre !

La jeune femme demeure bouche bée, elle n’avait pas vu le petit pion. Oh madame ! Et, prenant sa tête dans ses mains gantées, s’il vous plaît — elle médite un « coup de Trafalgar » comme elle dit, fixant opiniâtrement les pièces du jeu, comme pour les hypnotiser. Pendant ce temps, avec des mouvements réguliers et précis d’automate, M. Lasker poursuit son chemin autour des tables, restant à peine un quart de minute devant chaque échiquier, prenant une pièce par-ci, en poussant une autre par-là. Puis il allume un second cigare.

Le voici de nouveau devant Mme X. Celle-ci avance une reine qui paraît terrible et qui vient menacer tout le jeu du champion. Alors, avec un sourire, le docteur Lasker touche du doigt un autre petit pion.
Casse-cou ! s’écrie quelqu’un à ses côtes !
Ah ! Je n’avais pas vu ça ! fait Mme X. Et, vite, elle remet la reine à la place qu’elle occupait auparavant.

C’est à onze heures seulement que le premier joueur est fait échec et mat. On applaudit et, pour se récompenser de ce succès, M. Lasker allume un troisième cigare. Mon Dieu s’il continue comme cela, combien en fumera-t-il dans la soirée ? Minuit et demi. Cette fois, M. Lasker réfléchit longuement. Il se trouve en face d’un vieux renard, d’un fin matois, qui ressemble à s’y méprendre à M. Thiers : Et Thiers vient de tenter un coup qui est tout près de réussir. Pour le moment, le champion parvient à le parer et il poursuit sa promenade sans fatigue apparente.

Le voici de nouveau devant la petite dame. Elle a bien réfléchi, bien mûri son plan, et elle avance une tour qui doit complètement sauver la situation. Mais alors, voici la tour qui est prise ! Mme X. riposte : c’est un fou qui est enlevé ; un cavalier, puis la reine disparaissent successivement de l’échiquier. Quelle hécatombe ! Alors, la petite dame adresse son plus gracieux sourire à son vainqueur.
J’ai perdu, fait-elle.
— Absolument exact ! reprend M. Lasker, qui prononce à l’anglaise.
Et il salue, et il allume un autre cigare, le quatrième. Cet homme fait décidément beaucoup de fumée.

De plus fort en plus fort

Nous croisons le président du cercle, fort empressé, qui se plaint que le jeu d’échecs soit si peu en Honneur en France. Le Cercle Philidor, qui comprend deux cent cinquante membres environ, est unique en France. En Angleterre, à Londres, par exemple, il n’existe pas moins de deux cents cercles de joueurs d’échecs !

Et, comme nous parlons du docteur Lasker, le héros de la soirée, M. Delaire nous dit que le docteur veut tenter plus fort encore. Il tient le pari qu’il jouera vingt parties sans voir ! Morphy avait accompli ce tour de force en jouant huit parties simultanément. Mais vingt ! Est-ce vraiment possible ? Il paraît que oui, si nous en croyons les assertions du président.

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Maintenant, nous observons les joueurs. Ils sont tous penchés sur l’échiquier, le crayon à la main, étudiant le prochain coup, pendant que, derrière eux, debout, des spectateurs discutent. Voici deux heures. Tour à tour, la plupart des membres du cercle sont « tombés » par le docteur qui, maintenant, ne se trouve plus qu’en présence de quelques sujets de première force. Et Thiers, qui a médité un coup, prononce la phrase magique :
Échec et mat !
M. Lasker n’a qu’à s’incliner. Naturellement, il ne peut gagner toutes les parties. Il se contente d’allumer un cigare, le cinquième.

Mais voici trois heures. Il faut terminer le tournoi. Aussi, le docteur précipite ses coups ; ses reines ont sur les échiquiers des mouvements désordonnés. Elles triomphent !… La voilà bien la puissance de la femme ! M. Lasker a gagné trente-cinq parties, il en a perdu trois, et une a été déclarée nulle. Il ne reste plus qu’un adversaire qui résiste. Encore un dernier effort, et ce dernier lutteur s’annonce vaincu. Alors, M. Lasker allume un douzième et dernier cigare, salue et disparaît, au milieu des applaudissements de l’assistance. Il est trois heures un quart.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

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Patrimoine

Quelques nouvelles du site Le Patrimoine des Échecs qui aura, en septembre, une année d’existence. Environ 1100 connexions par mois (37 visites journalières) pour 792 utilisateurs. Ce n’est pas l’affluence des Champs-Élysées, le samedi après midi ! Un élément positif, cependant, le mot-clé échecs histoire sort à la troisième page de la recherche Google. Pensez à régulièrement faire un saut sur le Patrimoine, le nombre de visites améliore le référencement et vous y glanerez sans aucun doute quelques informations.

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En vert, le % mensuel de nouveaux visiteurs.