Philippe Guyot raconte

Bonjour à tous,

À la demande de notre ô combien méritant webmaster, il m’a été demandé d’évoquer des souvenirs en lien avec cette photo d’un tournoi de la TPG datant de 1983/84.

Comme vous vous en doutez, cela ne m’a pas rajeuni, mais c’est bien volontiers que je partage un petit voyage en amnésie, même si cela me rappelle furieusement cet antique papy que j’ai fait venir dans ma classe évoquer la dernière guerre.

Bref, en scrutant l’année de cette photo et mon Chessbase, j’ai pu recoller quelques bouts d’hier et retrouver une partie qui m’a laissé un souvenir très précis.

Pour bien se remettre dans le contexte, j’étais entré à la TPG en tant que quasi débutant 3 ans auparavant, avec une progression qui n’avait rien eu de fulgurante (mes premiers elos annuels ayant été respectivement 1580 et 1700) et peu de signes semblaient me prédestiner à atteindre le niveau des meilleurs du club (« Guyot ? Il n’a aucun talent ; il ne percera jamais ! » aurait lancé un pilier du club qui se reconnaîtra peut-être), si ce n’est beaucoup d’assiduité et une mémoire qui m’avait valu le surnom perfidement péjoratif « d’encyclopédie vivante ».

Or donc, en ces temps-là, j’étais une proie de choix pour les requins aux dents mieux « élotées » que les miennes baignant dans les eaux troubles de la TPG, et avec une fâcheuse tendance à gaffer ou à m’écrouler dès la finale venue. Pourtant, en cette mi-saison, même s’il serait bien présomptueux de ma part de dire que déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, j’avais senti une évolution dans ma façon de calculer et que mon jeu commençait à se mettre en place. De cette partie, je garde le souvenir attendri des premiers émois, face à Christophe Bordet, qui lui, était un vrai talent tactique reconnu, Mais, malgré son jeune âge, déjà plutôt sur le déclin, la faute (ou grâce) à son côté dilettante touche-à-tout et son goût pour la vie nocturne (ou la vie tout court, c’est selon). Bref, c’était une personnalité et un joueur pour lesquels j’avais un grand respect, et à l’occasion du match qui devait nous opposer, nous avions convenu de le faire le soir, dans un petit local utilisé par le non moins petit club d’échecs de la Bouloie (plus exactement 2 ou 3 joueurs qui venaient pousser du bois de temps à autre, dont moi aux guêtres qui traînaient dans le secteur, officiellement en fac de droit).

Dans le silence nocturne de cette petite pièce où les volutes de fumée de ses cigarettes avaient une odeur « exotique » et stimulante, Christophe avait thématiquement sacrifié un pion dans une Sicilienne pour des compensations à long terme, quoique sans doute légères. Le moment important de cette partie survient quand, lorsqu’il attaque ma Rf5 par le nerveux 30. g4, je réplique par l’inattendu 30. ..e5 ! proposant au choix un sacrifice de dame inacceptable ou un sacrifice de qualité qui fait changer de main l’initiative. Il s’est écroulé peu après par 35. Qe3? (ponctué d’un sonore « Et m..!»), mais ce qui avait rendu cette partie spéciale pour moi, c’est d’une part que pour la toute première fois, j’avais fait tomber un des « titans », de la TPG, mais aussi parce que j’étais conscient que ce 30. ..e5 ! sortait clairement des standards du 1700 que j’étais à ce moment. L’attitude très classe de Christophe après cette partie, soulignant mon bon jeu, était presque pour moi comme un adoubement, comme si je venais de gagner du respect au plan échiquéen.

Je profite de l’occasion pour souligner combien, dans cette période, la densité de joueurs de (très) bon niveau qui gravitaient autour de la TPG était pour cette époque antéfritz assez exceptionnelle. Outre Maxcellend Coulon et Christophe Bordet, qui arrivaient malheureusement en fin de cycle, les Vesin, Vuitton, et à un degré moindre, Pellaton, Bonneville, Zaragoza, Cordier, Kummer, sans compter un certain Serge Naudier plus que prometteur, étaient les têtes d’affiche des tournois internes. Cette génération est d’ailleurs passée tout près de la consécration en disputant les barrages en fin de saison pour accéder à la 1re division, mais eu la malchance de tomber sur un club de Cannes en pleine progression avec Miralles et Levacic aux premiers échiquiers. Du fait de quelques défections, j’avais même été convié par défaut à faire partie de l’équipe au dernier ou avant-dernier échiquier, et même si j’avais dispersé façon puzzle mon adversaire (partie qui avait bizarrement tellement marqué le sieur Bernard de la Pellatonsure que la simple évocation du nom de mon adversaire, répondant au doux nom de Benlolo, provoque en lui éclats de rire inextinguibles et sourire béat), le rêve du club de se frotter aux cadors de l’époque (ce Strasbourg, Caïssa) ne se concrétise pas.

Las, mon elo de 1760 à la saison suivante ne me laisse guère espérer faire mon trou en équipe 1, et je donne un coup de main au club de Châtillon-le-Duc pour les remercier de m’avoir permis de participer à des cours ou simultanées dispensés par Maxcellend (je me souviens l’avoir entendu parler de « dynamisme » des pièces en me demandant bien ce qu’il entendait par ce terme). Mais cette année-là, je progresse de façon exponentielle, avec en point culminant une 2e place à l’accession du Championnat de France à Alès, dézinguant tout les 2000 que j’ai affrontés, qui me qualifient pour le National l’année suivante. Quand je reviens à la TPG, auréolé de cette qualification et d’un elo tout neuf de 2090, je m’attends à être accueilli parmi mes pairs au sommet de l’Olympe que représentait pour moi l’équipe 1.

Las (bis), je trouve ledit Olympe* bien vide, tous les titans précités ayant déserté. La déception de la non-montée, plus quelques probables dissensions, avaient sans doute précipité la fin d’un cycle, et je me retrouve bombardé d’un coup capitaine et premier échiquier d’une équipe de 1800 à emmener à Clermont-Ferrand. Même si je ne peux cacher avoir ressenti une certaine frustration devant cet état de fait, ce périple fut une homérique odyssée, avec certains noms que les anciens trouveront évocateurs comme le discret Frédéric Note, Roland Scamps aux incontestables mérites échiquéens (je vais être honnête ; le fait qu’il disposait d’un taxi king size pour emmener toute l’équipe a contribué à son incontestabilité), l’enthousiaste Philippe Blardone, Gabriel Camacho, météore resté trop peu longtemps dans le ciel tépégiste, Florence Kratz qui eut à se coltiner les entreprenants Charles Imbert et Jean-Michel Péchiné à l’arrière du taxi. Le début d’un nouveau cycle, mais cela, c’est une autre histoire. J’avoue que cela me fait drôle de me dire que 30 années ont passé depuis, que des souvenirs puissent à la fois être restés si vivaces, tout en étant tellement lointains qu’on les croirait rêvés ou vécus par un autre. C’est la vie !

* Philippe évoque l’Olympe céleste et non notre local d’aujourd’hui.

Philippe Guyot

Christophe Bordet récompensé en janvier 1979  à la une de l’Est Républicain. Voir l’article.

Repérez le jeune homme souriant en blouson  clair, c’est notre Chessshadow en personne, alias Jean-Robert Vesin
 
  
Cliché de Bernard Faille l’Est Républicain 1979, un clic pour agrandir

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